Et si la vraie star de Drive c’était kavinsky ?
DRIVE : Réalisé par Nicolas WINDING Refn avec Ryan Gosling et Carrey Mulligan
Un blouson blanc, un scorpion doré dans le dos, une voiture qui glisse dans la nuit de Los Angeles. Et ce synthé qui monte comme un souvenir qu’on n’a jamais vécu. J’ai vu Drive à sa sortie, en 2011, et comme beaucoup de millennials, j’ai quitté la salle en cherchant le titre du morceau d’ouverture : Nightcall.
Alors oui, la question du titre est une provocation : et si la vraie star du film n’était pas Ryan Gosling, mais Kavinsky ? Le producteur français est mort le 28 juillet 2026, à 50 ans. Sa musique, elle, n’a jamais quitté nos oreilles. Voyons pourquoi cette bande-son reste l’une des plus stylées des années 2010, et ce qu’elle raconte du métier.
Ce que le film a créé
En 2011, Nicolas Winding Refn reçoit à Cannes le prix de la mise en scène pour Drive. Mais ce qu’il laisse à la pop culture, c’est moins une intrigue qu’une atmosphère : des néons, des nuits de ville, des synthétiseurs qui sonnent comme une VHS de 1984. On retrouve depuis cette recette dans de nombreux clips, jeux et séries. La « synthwave » est devenue une esthétique à part entière.
Ce qui frappe, c’est que cette bande-son est un assemblage. Le score original est signé Cliff Martinez, ancien batteur des Red Hot Chili Peppers (ça ne s’invente pas). Autour de lui, des chansons déjà existantes : Nightcall de Kavinsky, A Real Hero de College et Electric Youth, Under Your Spell de Desire, Tick of the Clock de Chromatics.
Première nuance importante : Nightcall n’a pas été écrit pour le film. Sorti en 2010, il est coproduit avec Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié de Daft Punk, et chanté par Lovefoxxx, du groupe CSS. Refn l’a simplement placé au meilleur endroit : l’ouverture, quand le titre rose s’affiche à l’écran.
Kavinsky s’était d’ailleurs inventé un personnage : un conducteur mort dans un accident de Ferrari, revenu faire de la musique électronique. Difficile de rêver d’un écho plus parfait avec le Driver de Refn, ce héros mutique qui semble sorti d’un autre temps.
La scène que tu adores détester
Soyons honnêtes : la scène de l’ascenseur, on la déteste autant qu’on la rejoue. Le Driver et Irene, serrés l’un contre l’autre, la lumière qui se resserre, le baiser au ralenti… puis la violence qui éclate, brutale, presque indécente. En salle, j’ai senti tout le monde se crisper d’un seul bloc.
Pourquoi ça marche, musicalement ? Parce que Refn construit la tendresse avec le même matériau que la peur : des nappes de synthétiseur, des sons étirés, un temps suspendu. Depuis le début du film, notre oreille a appris que cette musique promet de la douceur. La rupture est donc double : celle de l’image, et celle de ce qu’on croit entendre. C’est ce qui rend la scène insupportable, et inoubliable.
Le piège est tendu dès le générique. Nightcall mêle une voix traitée, presque robotique, à la voix douce de Lovefoxxx, et ses paroles tournent autour de la nuit et de l’appel qu’on n’ose pas passer. Elle fait du Driver un héros romantique avant même qu’on le voie aimer. Quand la violence arrive, on lui a déjà tout donné de notre affection. On ne déteste pas la scène pour ce qu’elle montre. On la déteste parce qu’on a été manipulé·e avec talent.
Le silence est aussi une forme de musique
Drive est un film où l’on parle peu. Le Driver pèse chaque mot, et Refn laisse ses plans respirer. C’est peut-être sa plus grande leçon : la musique n’est belle que parce qu’elle s’arrête. Une scène de voiture sans nappe de synthé, juste le moteur et un souffle, installe une tension qu’aucune BO ne peut remplacer.
Côté métier, c’est ici que tout se joue. Dans la fabrication d’un film, la décision de placer ou non de la musique s’appelle le spotting : réalisateur, compositeur et superviseur musical visionnent le montage et décident, scène par scène, où la musique entre et où elle sort. Autre distinction clé : la musique diégétique (que les personnages entendent : une radio, un bar) et non diégétique (que seul le spectateur perçoit). Choisir l’une ou l’autre est un choix de mise en scène, pas un détail technique.
Enfin, pour une chanson préexistante comme Nightcall, il faut deux autorisations : celle de l’éditeur (la composition) et celle du label (l’enregistrement). Les tarifs ne sont pas publics, mais c’est ce double accord qui fait qu’un needle drop se négocie titre par titre.
Une seconde vie, plus grave
Kavinsky est mort le 28 juillet 2026, à deux jours de son 51e anniversaire. Le personnage qu’il avait inventé, le conducteur disparu revenu faire de la musique, prend aujourd’hui un sens que personne n’avait voulu lui donner. Réécoutez Nightcall : ce n’est plus seulement un morceau d’ouverture, c’est une voix qui résonne depuis l’écran, avec la gravité de ce qu’on ne pourra plus rejouer sur scène.
La musique de Drive a toujours parlé de nuit et de nostalgie. Elle parle maintenant aussi d’absence. Et vous, quel morceau du film repasse en boucle dans votre tête ces jours-ci ?
De son vrain nom Vincent Belorgey

